Limoilou : ma ville dans la ville

Limoilou_ruelle_CreditPascalGermain(WikiCommons)

La première fois où j’y suis venu, autrement qu’en coup de vent, en route vers ailleurs, c’était pour rejoindre un ami, qui y vivait avec ses vélos dans un minuscule réduit, au deuxième étage de chez Pneus 4 pour 1. Sa porte se verrouillait avec un cadenas à combinaison. Ses voisins, des musiciens, jouaient du métal à s’en faire exploser les tympans.

C’était encore un quartier trouble, que je n’arrivais pas à définir. Pauvre? Moins que Saint-Roch. Ouvrier, plutôt. Mais au-delà des étiquettes, il avait déjà ce parfum d’étrangeté, cet improbable charme qui continue d’opérer chez moi.

Je le découvrais comme on visite une ville étrangère, grâce au regard familier d’un indigène. Tacos à La Salsa, bières dans le parc Cartier-Brébeuf. Pour voir la boxe ou le hockey, il y avait la taverne Chez Phil, qui diffusait en même temps un film porno sur une autre télé. Le régime du client se composait d’œufs dans le vinaigre et d’O’Keefe en fût.

C’était une autre époque : Chez Phil est aujourd’hui une superbe fromagerie. Et si le visage de Limoilou change, sous l’effet d’une cure de jeunesse et d’un commerce qui s’accorde mieux aux jeunes familles, son âme ne semble pas pour autant altérée par l’embourgeoisement.

Cela a sans doute à voir avec une volonté de préserver la petite vibration qui vrille l’air de ce côté de la rivière Saint-Charles. De ne pas faire fuir ceux qui en sont responsables : les générations qui s’y sont succédé, qui ont bâti et habité Limoilou, bien avant qu’il devienne le point de chute des gens dans le vent.

J’y vis depuis sept ans. J’y ai acheté une maison. C’est encore mon quartier préféré au monde. Justement parce qu’il parvient à regarder vers l’avenir sans danser sur les cendres de son passé.

Limoilou est une ville dans la ville. C’est Brooklyn dans New York. Rosemont dans Montréal. Ceux qui y habitent cultivent une sorte de fierté qui s’apparente à l’honneur. Celui de contribuer à son charme en y vivant avec la délicatesse de l’invité, mêlée à l’affection du résident permanent, amoureux de cet endroit qui se permet d’exister autrement.

Par David Desjardins
Image : Pascal Germain WikiCommons

(Cet article est paru dans le numéro 3 du magazine, page 67)

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