Saint-Roch : comme une missive enflammée

Caroline_RueStJoseph

Je t’ai toujours aimé, Saint-Roch.

Je t’aimais avant la revitalisation, avant que tu te pares d’un « nouvo » préfixe, avant qu’on éventre ton mail, où s’échouaient les âmes en même temps que les plus élémentaires notions d’urbanisme.

Je t’aimais même dans cette laideur pittoresque, paysage de mes visites afin de me faire faire de fausses cartes d’identité, ou alors d’acheter des t-shirts de Led Zeppelin et du papier à rouler chez Exo, un peu à l’ouest. Plus tard, je descendais au sous-sol du mail voir mourir les après-midi en éclusant des pots de draft et en regardant s’époumoner de mauvais chanteurs à l’Étoile Country.

Quand j’étais tout croche, tu l’étais aussi. J’étais chez moi, chez toi.

Je te connais par cœur et je t’ai vu changer du tout au tout. Tu multipliais tes boutiques, tes restos, tes bars, et en prenant appui sur ton parc, splendide, tu as progressivement fait disparaître tes hideuses cicatrices. C’était magnifique : on avait l’impression de voir un moribond qui bondissait hors de son lit de mort.

Après? Tu t’es un peu emporté. Mais sache que je n’ai jamais cessé de t’aimer, même quand tu t’es trouvé un peu trop fin, un peu trop riche aussi.

Remarque, je ne déteste pas tes commerces de luxe. Mais je crois à l’équilibre, à la diversité, et je te préfère dans tes emportements plus organiques, qui prennent appui dans le bouillonnement un peu chaotique, en phase avec l’âme du quartier.

Tes cafés, boulangeries, salles de spectacles, librairies, restos en tous genres, boutiques un peu punk ou sportives s’appuient les uns sur les autres pour mieux conserver l’équilibre de chacun.

Un équilibre bien précaire, qu’un vent mauvais peut faire tomber. Mais pas te tuer. Parce que nous sommes désormais trop nombreux à savoir comme tu es beau. Surtout au beau milieu de la nuit l’été, quand les bars et les salles de spectacles débordent soudainement de toutes parts, et que nous t’envahissons par milliers, recouvrons tes trottoirs de nos fesses, de nos mégots, de nos pieds endoloris, le souffle court et les yeux brillants, et qu’ensemble nous vivons au même rythme, et savons que tu te nourris de ces bonheurs ordinaires que nous vivons ensemble, et qui nous lient pour toujours à toi.

Par David Desjardins
Photo : Caroline Décoste

(Cet article est paru dans le numéro 7 du magazine, page 70.)

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