Poutine de Noël

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Voici un conte de Noël pas comme les autres… le coup de coeur de la rédaction du magazine 16.08!

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C’est drôle la vie pareil. Y’en a qui naissent pour un p’tit pain, d’autres pour une toute garnie extra olives. Est jamais vraiment prévisible la vie, parce qu’on sait jamais ce qui peut arriver.

Ce qui peut nous arriver. La vie, c’est un peu comme gagner à la Loto. Y’en a qui naissent avec le numéro gagnant. Dans la ouate jusqu’au cou, mais la couche pleine de marde, comme tout le monde.

Y’en a d’autres qui ont eu juste un seul bon numéro. Faque sont nés dans l’ordinaire beige en stucco. Mènent un quotidien ordinaire avec une espèce de satisfaction ordinaire pour des choses ordinaires. Y chialent à bouche que veux-tu, mais à l’intérieur y rêvent de pétillement pis de bonheur « cucu ». J’ai longtemps été comme ça.

Sauf que ce qu’on oublie ou ce qu’on sait pas, c’est que la vie donne des cadeaux. Des surprises.

Surprises, comme dans imprévisibles. Bon, là y’en a sûrement deux-trois qui se disent que je suis une sautée qui lit dans les tasses de café, mais, juste entre moi pis vous autres là, c’est vrai! C’est juste qu’on est trop occupés pour voir ces surprises-là. Même que chus certaine que la vie à vous a fait des cadeaux à vous aussi, parce qu’elle en fait à tout le monde. Ça l’air de rien vite de même, mais elle met su’ notre chemin des p’tits bonheurs qui font du bien.

Anyway, moi la vie a m’en a fait toute une surprise. Une grosse à part de t’ça! J’ai été gâtée. Chus pas habituée, moi, parce que d’habitude c’est moi qui gâte le monde. Ouais, moi chu dans la restauration. C’est moi qui gère le casse-croûte Chez Pierrot au coin de la 1re pis de la 10e dans Limoilou.

Ahhh! J’vous vois sourire! J’gage qu’y en a une gang qui connait ma fameuse poutine! Ouais, est ben bonne la poutine. Parce qu’elle est faite avec amour! J’ai l’air rough de même, c’est parce que j’ai toujours été responsable de tout pis d’tout le monde, pis ça, ça demande de la rigueur.

Pas de taponnage pis de niaisage, faut que ça goal, c’est mon dicton! Mais dans mon fond, chus molle pis sucrée comme un pouding chômeur!

Faque anyway, c’est pas de moi que je suis venue vous parler, c’est de mon cadeau de la vie. Mon gros cadeau sale pis tout croche qui est arrivé un mardi soir de novembre, sur le pied de la porte du casse-croûte…

Roger qui s’appelait. Un itinérant tout déglingué qui voulait un café. Non, mais quel effronté! Y m’demande un café! En plus… juste à l’odeur, je « sentais » qu’il était pas du type à pouvoir payer… « EILLE! » Que j’y ai dit. « J’ai tu d’l’air d’un thermos à café, moé là? » Y’a dit : « non m’dame, mais j’aimerais avoir un café. » Ça m’a bouchée quelques secondes, pis j’y ai dit que ça se méritait un café. Y’a haussé les épaules, s’en retournait vers la porte, alors j’y ai lancé : « Pelletez-moi les marches, pis je vous donne un café. » Y’a fait un p’tit signe de tête, pris la pelle sur le bord de la porte, pis en trois minutes, la bordée de neige avait disparu. Y’a pris son café, pis y’é parti.

Mais le vlimeux, y’é revenu le lendemain! Pis tous les autres soirs de la semaine! Même quand y’avait pas de neige, y grattait les marches avec le bout de la pelle, juste pour dire. Moi je faisais comme si je voyais rien… mais je trouvais ça comique!

Ç’a duré comme ça un temps, un long temps même. On se parlait pas, mais à chaque soir, y’avait comme un p’tit rituel. Un p’tit signe de tête, pogne la pelle, gratte, gratte, gratte, un café, deux crèmes, un sucre, un salut de la main, une porte qui se referme. Avec tout le bruit qu’il y a au casse-croûte, personne s’en rendait compte, mais Roger était passé, comme l’ange gardien des marches du resto. Pour que les plus poqués de fin de soirée se cassent pas la margoulette.

Pis un soir, un soir de tempête comme j’en ai rarement vu, Roger est arrivé. Le resto était vide, pis moi je faisais les comptes du mois. Les mains pleines d’argent, je me retrouve nez à nez avec Roger les gants pleins trous, la barbe toute gelée. Sans qu’il le demande, j’y ai servi un café. À voir le temps qu’y prenait à mettre son sucre, j’ai compris qui voulait pas trop trop r’tourner dehors. Je filais bizarre. Je savais pas quoi faire, quoi y dire…

Mais c’est lui qui a parlé. Y s’est raclé la gorge, y’a glissé son doigt sur le comptoir comme pour enlever de la poussière imaginaire, pis comme ça, sur le ton de la confidence, y s’est raconté.

***

Y m’a dit qu’avant, y’étais contremaître. Travaillait dans la construction. Y’avait une grosse équipe qui construisait des grosses maisons. Y’avait de l’argent, un toit, deux chars, une femme, un chien et même une grosse piscine creusée. Y voyageait partout, y jouait au hockey avec une gang de chums, pis y collectionnait les bonnes bouteilles de vin.  Y’avait tout ce qu’il voulait.

Sauf qu’un jour, y’a eu un accident sur le chantier. Yé tombé drette sur le dos. Yé passé proche de pu jamais pouvoir marcher. Pis là, la CSST voulait pas payer pour son congé de maladie, le big boss disait que c’était compliqué parce qu’y’avait un problème dans’ procédure. Faque pendant des mois, y’a pas eu d’argent. Y’a vendu ses bonnes bouteilles, ses voitures, sa femme est partie… avec son chien! Y s’est fait couper le téléphone, le câble, l’Internet… Y’avais pu une cenne.

Pis un jour, après huit mois d’attente, y’a reçu un chèque. Bang! Là y’avait de l’argent! Y’en a tellement eu que ça lui a brûlé les mains… pis y’é tombé dans rue.

***

Pis comme si de rien, Roger a poussé la porte sans même prendre son café. Y’é partis du casse-croûte…

Les jours suivants, on a jamais reparlé de cette soirée-là, mais j’ai décidé que j’allais y donner une poutine avec son café. Y m’a dit « OK, mais pour ça je vais te pelleter tes marches pis sortir tes poubelles. » Sacré Roger!

Un jour, y m’a même demandé si y pouvait avoir une galvaude, pour avoir un peu plus de protéines. J’étais ben surprise, parce que vite de même, y’avait pas l’air de quelqu’un qui se préoccupe… ben de ce genre de choses, là… « les protéines »… Anyway. Faque à chaque jeudi, c’était poutine au poulet et jus de tomate… pour la portion de légumes!

Vous allez trouver ça bizarre, mais c’est comme si Roger m’avait changée. Je me surprenais à attendre sa visite. On se parlait jamais vraiment, mais c’était comme si…

Eille, une fois, y’é arrivé au resto en beau fusil! Je l’avais jamais vu de même! Faut le comprendre. Y s’était fait voler son manteau neuf! Y’avait quêté pendant des mois avec l’idée qu’y pourrait s’payer un parka ben chaud, pis y’a un p’tit con qui le lui a volé un soir à Lauberivière. Ça s’peut-tu! Un pauvre qui se fait voler, c pauvre rien qu’un peu! J’ai eu beau offrir cent fois de l’argent à Roger, y’a refusait tout le temps. Y disait qu’au fond de lui, y lui restait encore un brin d’ego.

Avec tout ça, le 25 décembre est arrivé. Chez Pierrot est ouvert, comme à l’habitude. J’avais gardé une table pour Roger, avec une chandelle rouge pis une napkin avec un gros gros bonhomme de neige qui pellette. Tsé, comme une joke, entre lui et moi.

J’avais préparé une grosse poutine de Noël avec des morceaux de piment rouge pis des p’tits pois verts, pour faire thématique. J’avais aussi une tranche de bûche à crème à glace, si jamais y’avait la dent sucrée. J’avais tout préparé, pis, eille faut le faire, je m’étais même mis du rouge à lèvres!

C’est fête que je me suis dit… Tsé!

Sauf que Roger est pas venu.

La chandelle a toute fondu sur la table. La poutine a figé. Y’a même un gros colosse qui m’a demandé si y pouvait prendre la place.

Roger est pas venu.

J’avais la patate qui pompait, pis des larmes qui voulaient… Mais bon, pas de niaisage, que je me suis dit. Y’était sûrement ailleurs. Au chaud, ailleurs. Pis, y reviendrait sûrement demain.

Mais y’é pas venu le lendemain, ni les jours suivants. Ni les semaines suivantes. Roger avait disparu. Je le croisais pu au coin de la 3e où y quêtait. J’ai même traversé la Saint-Charles jusqu’à Lauberivière pour voir, juste au cas. Juste de même. Pas de trace de Roger.

Ç’a été dur. Je m’étais attachée, tsé. À tivi, on disait qu’on avait un des hivers les plus froids jamais enregistrés. Roger… Avec son manteau troué pis ses gants pas de bouts. J’ai maudit la vie pis l’injustice du monde! Mais dans l’fond, c’est moi que je voulais punir pour pas avoir plus aidé cet homme-là. Lui, qui avait jamais rien demandé de plus qu’un simple café m’avait donné…

45 jours de p’tits bonheurs. Des p’tits bonheurs qui rendaient l’ordinaire meilleur.

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Eille! Vous là, là! Faites pas une face de même… Faut pas être triste! A fini bien, mon histoire! Parce que v’là tu pas que, le 2 février… Je m’en rappellerai toujours! 2 février, jour de la Chandeleur. Fête chrétienne des chandelles, de la lumière. Bref. Pétillements! Pétarades! Crépitements de bonheur! Mon Roger! Le v’là ti pas qui marchait pas loin de l’église sur La Canardière. J’ai crié « Roger! Roger!». Y m’a rendu mon sourire. Y’était différent. J’y ai dit « T’étais où bon sang de bon sang? » Y m’a répondu, toujours en souriant, « en vacances ».

Roger avait été amené par les policiers la veille de Noël pour contraventions impayées. Y devait 300 $ pour flânage interdit. Ben y’a gagné le jackpot : 40 jours de prison. Chambre chauffée, trois repas pas jour, douche quotidienne, télévision HD, livres à volonté. Y’était tout frais rasé, pis y sentait bon!

Faque depuis ce jour-là, depuis que j’ai retrouvé mon Roger, y’est devenu mon helper au casse-croûte. Un vrai! Avec un salaire pis un filet à barbe!

Pis mon homme, quelques nuittes, par-ci, par-là…

Et maintenant, à chaque 25 décembre, on s’en va fêter Noël à Lauberivière. On prépare des poutines de Noël pour tout le monde : patates frites, sauce brune, morceaux de piment rouge, pois verts. En v’là une recette du bonheur. Pis pour pas cher à part de t’ça!

C’est aussi à partir de ce jour-là, qu’à chaque temps des Fêtes, j’raconte l’histoire de Roger.  Pour dire au monde de porter attention aux p’tits détails. Que la vie à vous r’garde aller, pis des fois à donne des tapes dans l’dos ou des rayons de soleil quand vous êtes trop à l’ombre.

Mais a fait pas ça facile. A l’emballe pas son cadeau dans du papier de soie avec des guidis en or.

Non, non, faut faire un bout de chemin avant de le trouver. Faut être à l’écoute. Moi, la vie avait emballé ma surprise dans une barbe grise. Pis ça a rendu mon quotidien plate et sec comme une vieille boulette, doux comme… comme un pouding chômeur!

Allez! Joyeux Noël!

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Un conte de Noël signé Sophie Grenier-Héroux, tiré des Contes à passer le temps
Image à la une: Karrel Aubert, édition 2012

Contes pour grands enfants

Chaque année, les adultes ont rendez-vous entre les voûtes d’une maison hors de l’ordinaire pour assister à une veillée tout à fait unique. Les Contes à passer le temps, une production de La Vierge folle en collaboration avec Premier Acte, sont une sorte de conte à relais à thématique locale : chaque auteur signe un texte sur un quartier de Québec, à jouer par un comédien qui, lui, signe un texte pour le suivant... Une tradition éclatée à ne pas rater! Du 9 au 18 décembre à la Maison historique Chevalier

 

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