À la mémoire de Julie

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Julie Grenier était une fille d’exception. Énergique. Ambitieuse. Son ardeur de vivre était contagieuse. Chef des communications à Radio-Canada, elle adorait les mots. À 7 ans, elle écrivait déjà ceci : « La plus belle journée de notre vie est celle que l’on vit. » Trente ans plus tard, elle signait enfin un premier roman, La vie au pas de course, après avoir longuement cherché ce qui la faisait vibrer, son « marathon » à elle, comme elle l’appelait. Puis, le marathon est devenu un sprint, et derrière l’enthousiasme de Julie à écrire se cachait l’urgence. De passer à l’action, de vivre, de tout vivre.

La plus belle journée de notre vie est celle que l’on vit.

L’été dernier, séduite par son écriture et sa personne, j’avais envie que ses mots et sa passion se trouvent dans 16.08 : ainsi est né « Le grenier à Julie », une réflexion sur l’art de vivre aujourd’hui. Dans sa première chronique, Julie écrivait : « Trouver son marathon n’a rien à voir avec la course, au fond. Il suffit de découvrir ou de redécouvrir ce que nous aimons, ce qui nous anime, nous fait sentir mieux, nous amène à devenir une nouvelle, une meilleure personne, puis de prendre le temps qu’il faut pour le réaliser avec l’objectif avoué de nous rendre fiers et heureux. »

***

Mais voilà qu’une fois l’entente convenue, Julie m’informe de son état de santé. Sans jamais céder à l’apitoiement ou au découragement, elle m’annonce ce qu’elle combat depuis des mois, ce grand C dont le nom fait si peur.

Chère Anne-Marie, 

D’entrée de jeu, je suis désolée de t’écrire, sans détour, sans prévenir, en pleine heure de lunch. Mais tu t’en doutes bien, les mots sont depuis toujours le meilleur refuge pour moi, surtout là maintenant. Et avec notre future collabo, je me vois mal te cacher cela.   

Alors voilà, j’ai appris en septembre dernier une nouvelle qui a, depuis, complètement fait basculer ma vie… J’ai un cancer du sein avec métastases au foie… Dans la version courte, je t’épargne quelques détails et les mots que j’ai rayés de mon vocabulaire, mais disons que ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Au stade où j’en suis, ça se traite, ça ne se guérit pas… Autrement dit, je suis en traitement de chimio depuis octobre dernier, trois semaines sur quatre, et le serai toujours. Une battante pour la vie, voilà comment je préfère me décrire. 

Inutile de te dire que ce n’est pas facile, oh que non, mais qu’un jour à la fois, je mise de toutes mes forces sur le positif et la magie qui peut opérer sur moi. Plus que tout, je crois en moi. Je n’ai juste pas le choix. Pour moi. Mes filles. Mon chum. Mon petit monde. À date, le traitement me va bien, les effets secondaires n’étant pas malcommodes du tout. Mais l’inconnu me guette toujours.  

Quand le verdict est tombé, j’ai voulu poursuivre la vie la plus normale possible, incluant le boulot. C’était ma façon à moi de ne pas baisser les bras, de me rendre vivante et vibrante. À ce jour, je m’en sors plutôt bien, je crois. Les gens autour de moi arrivent même à l’oublier. Même toi, je crois bien que tu ne te doutais de rien, à moins que tu sois déjà au courant de par le milieu, et que tu as respecté mon choix de ne pas en parler.  

Entre nous, tous ces tracas m’ont beaucoup fait cheminer dans les derniers jours et j’ai pris la décision de prendre une pause boulot au cours des prochains mois. Ma vie est fragile, très fragile, je ne sais pas ce qui m’attend, les stats sont contre moi, mais je m’accroche. De toutes mes forces. Et je veux surtout mettre mon temps et mes énergies aux bonnes places, là où ça compte vraiment. Me faire du bien. Prendre soin de mon petit monde. Faire ce que j’aime profondément. Le boulot, on l’aime aussi, mais quand on dresse sa liste de priorités dans la vie, il arrive bon dernier pour pas mal tout le monde que je connais. 

Tu devines donc que la chronique « La Vie au pas de course » ne peut pas tomber plus pile-poil. Je t’avoue m’être demandé si j’explorais cela, en dire un peu plus sur ma situation et le regard neuf que je pose sur la vie. Puis je me suis dit que ce n’est pas le moment. On dirait que je ne le sens pas et que votre vision n’est pas exactement ça non plus. Je saurai toucher les gens autrement. On verra pour la suite, qu’en dis-tu ? 

Voilà pour la petite histoire. Elle est triste, mais moi, je ne veux pas, mais alors là tellement pas faire pitié. Je veux être inspirée et inspirante. 

Fin septembre, je cherche à rejoindre Julie pour lui remettre les premiers exemplaires imprimés de sa chronique, de cette chronique qu’elle avait eu envie de signer malgré la maladie, malgré tout, pourrait-on dire. Pas de réponse.

Puis, le même jour, je reçois un texto de son conjoint et un appel de son père.

Julie est aux soins palliatifs. À 39 ans, la belle brune a beau être la plus grande battante que je connaisse, un cancer du sein comme celui qu’elle a ne pardonne pas.

***

J’ai eu l’immense privilège de passer un beau et dernier moment avec elle. Dans son lit à la Maison de soins palliatifs du Littoral, ma pétillante amie, dont le corps était ravagé par la maladie, avait encore l’œil vif. Malgré la douleur, la paralysie faciale et l’effet des médicaments, son enthousiasme et son sourire étaient indéfectibles. Elle était emballée de toucher enfin son exemplaire du magazine, d’en tourner les pages, d’y lire sa chronique.

Je me souviendrai toujours de ce doux moment passé avec elle et son mari, Luc, qui lui brossait affectueusement les cheveux et riait de ses histoires. Ils avaient convenu de prendre tout le bonheur qui passerait par là.

Une semaine plus tard, c’était déjà terminé. La mort l’avait rattrapée au pas de course.

***

J’aurais tellement aimé qu’elle écrive des milliers de chroniques dans 16.08, qu’elle nous raconte sa façon rafraîchissante de voir la vie. Mais une chose est certaine : Julie Grenier aura touché tous ceux sur son passage. Elle aura été, comme elle l’avait souhaité, une femme inspirée et inspirante.

par Anne-Marie Boissonnault
(Cet article est paru dans le numéro 10 du magazine 16.08, hiver 2015,  pages 52-53.)

Lire la chronique de Julie : Le Grenier à Julie

Son legs

Même sans avoir connu personnellement Julie, bon nombre de lecteurs ont été touchés par son premier et unique roman, La vie au pas de course, publié chez Libre Expression. Être de « l’écurie » des auteurs de cette grande maison d’édition et signer une chronique dans un magazine étaient deux rêves de Julie. Elle aura eu non pas la chance, mais l’audace et la volonté de les réaliser.

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