Régis Labeaume : l’élu altruiste

Photo du maire de Québec, Régis Labeaume

« Bon, je suis là! » Il a surpris l’équipe de 16.08, qui avait cru devoir patienter plus longtemps pour son rendez-vous au cabinet. Il faut dire que l’agenda d’un maire, c’est plutôt chargé… Régis Labeaume est apparu — en tuxedo, à notre demande — d’un naturel désarmant. « Lequel vous préférez? C’est vous les boss! » a-t-il lancé gaiement, sans cérémonie, en tendant à l’équipe tout un éventail de nœuds papillon. Ça donnait le ton de la rencontre avec l’homme à la tête de la capitale : intimiste, sans langue de bois et farouchement authentique.

Vous êtes très engagé dans la communauté, principalement dans des causes qui touchent les familles et les jeunes. Pourquoi avoir choisi la cause des jeunes?

Parce que par définition, les jeunes n’ont pas pris beaucoup de décisions dans leur vie qui les ont mis dans le pétrin. Un jeune n’a pas pris la décision d’être dans la merde. Sa situation émane de son background, de son milieu. C’est ça l’inégalité des chances et j’insiste beaucoup là-dessus : plus ils sont jeunes, moins c’est de leur faute! Ils ne sont pas responsables de leur misère.

 Donner, ça me fait du bien.

Quel a été votre déclic philanthropique?

Je viens d’une famille pauvre. J’ai même habité le premier HLM de Québec, le Domaine Saint-Charles. J’ai souffert de la pauvreté. Étant ce que je suis, avec la fierté que j’ai, le caractère que j’ai, ça m’a affecté. Et j’ai encore des relents aujourd’hui. Pour être bien honnête avec vous, je peux dire qu’il y a des choses qui ne guériront jamais. À 59 ans, je peux maintenant vous le dire. À 45 ans, je n’aurais pas été capable. Mais j’ai encore des souvenirs douloureux.

Et je ne veux pas que les autres vivent ça. Moi, j’ai eu la chance d’avoir de bons parents… Ils n’ont pas été pauvres toute leur vie. Ils sont passés à la classe moyenne. Mais je vais vous donner un exemple : quand j’étais jeune, j’ai déjà joué au hockey avec un équipement plus que rudimentaire. Et j’avais honte. Quand j’y repense, ça me bouleverse encore.

Line-Sylvie [Perron, cofondatrice du Pignon Bleu et aujourd’hui directrice adjointe du cabinet du maire] et moi, on était au Café du Monde et on lisait dans le journal qu’il y avait des jeunes de la basse-ville qui ne mangeaient pas le matin. On s’est dit : « C’est pas possible, à deux pas de chez nous! » On est allés au CLSC pour s’informer : qu’est-ce qu’on peut faire pour aider? On a commencé modestement, en faisant des muffins nutritifs dans les cuisines de l’Hôpital général, et on les distribuait dans quelques écoles. Puis, on a fondé Le Pignon Bleu; on l’a fait d’un bout à l’autre. Dans le quartier Saint-Sauveur, une famille sur deux est monoparentale et, statistiquement, monoparentalité égale pauvreté. Et moi, comme je suis sociologue de formation, je suis interpellé par ces enjeux.

Quand je suis devenu maire [en 2007], j’ai décidé de continuer de m’engager pour deux raisons. D’abord, pour donner l’exemple. Quand le maire appelle, ça aide! Je le fais aussi pour rester groundé. Avec ma « cour » et plein de monde à mon service, le plus gros danger que je vis ici, c’est de me retrouver dans une bulle, de devenir déconnecté. En plus, donner, ça me fait du bien.

 On travaille à briser les solitudes.

Pensez-vous faire la différence?

Oui, c’est sûr que quand Yvon [Charest, président de l’Industrielle Alliance] et moi on se met ensemble, pis qu’on appelle Jacques Tanguay [d’Ameublement Tanguay], on mobilise de grands donateurs!

Est-ce qu’ils sont généreux, les nouveaux millionnaires?

Pas assez. Y’en a qui n’ont jamais donné une cenne, mais qui ne se gênent pas pour demander. Et ça me dégoûte! Ils sont toujours les premiers à quêter.

Quels autres organismes font la différence?

Il y a Pech, qui s’occupe des gens avec des problèmes de santé psychologique. La Ville appuie cet organisme, et la police nous dit qu’il est incontournable. Et aussi le SQUAT Basse-ville [lieu de refuge et d’accueil pour les mineurs en fugue]. Si les groupes communautaires ne faisaient pas ce qu’ils font à Québec, la ville serait différente, elle serait beaucoup moins belle et moins sécuritaire. Ils font des miracles avec très peu d’argent.

 Si les groupes communautaires ne faisaient pas ce qu’ils font à Québec, la ville serait différente.

Une initiative à Québec que vous admirez pour son action?

J’en vis deux par année. Je viens d’en vivre une avec les leaders de Centraide. On a tous embarqué dans un autobus. Il y avait tellement d’argent dans cet autobus, c’était incroyable. Ashton Leblond [des restaurants Ashton], Michel Dallaire [de Cominar], name it! Pis on est allés visiter Pech, dans Saint-Roch. Ils ont pris le temps, 3-4 heures, ils ont écouté les témoignages et ils étaient super attentifs. Moi, ça m’émeut beaucoup chaque année. Ces gens-là ont décidé de refuser la misère.

L’autre expérience que je vis, plus personnelle, c’est avec Le Pignon Bleu. Le 24 décembre au matin, avec mon fils, on va faire l’épicerie en gang, un bonnet sur la tête. Le cardinal Lacroix est là. On rigole. On est une centaine, on va dans Saint-Sauveur et on va livrer nos paniers de Noël. Et là, des bourgeois comme mon gars, je les fais passer en avant et ils rentrent dans la maison. Entre nous, je l’ai vu pleurer quelques fois. Il l’a vu, la misère. Et ça, ça raplombe les idées. On fait ça chaque année et c’est salutaire.

Et qu’en est-il de l’accueil des réfugiés syriens?

On est prêt. Québec est la ville la plus organisée. Le défi, c’est de combattre l’ignorance, la peur de l’inconnu. Il faut apaiser les gens. Chaque migrant n’est pas un terroriste. Les gens ont peur, mais je pense qu’en général, ils auront le cœur ouvert. Attendez qu’on pèse sur le bouton et qu’on dise qu’on a besoin d’argent : ça va être l’enfer! [rires] Il y a des haut-parleurs à Québec qui ont fait sentir qu’on ne voulait pas de réfugiés; moi, dans la rue, ce n’est pas ce que j’entends. Je comprends la crainte sur la sécurité, mais ce n’est pas une raison pour ne pas aider. Écoutez, ce n’est pas qu’une petite misère, ce que les Syriens vivent. On ne rit plus.

Photo de l'éditrice du magazine 1608 , Anne-Marie Boissonnault et du maire de Québec, Régis Labeaume

Comment inculque-t-on à nos enfants le sens de l’engagement?

Ils nous voient aller. Une vie, c’est l’addition de paroles et de gestes chaque jour. On montre l’exemple. Chez nous, l’empathie par rapport à la pauvreté, c’est important. Chez nous, ça discute. Pis ils n’ont pas à penser comme moi!

 Il faut refuser, refuser, refuser la misère.

Votre souhait pour Noël?

Il faut refuser, refuser, refuser la misère et les solitudes. Quand on décide qu’on refuse ça, on fait un statement, on a pris position. Il faut être intolérant par rapport à la misère, aux désespérances. Ça va ensemble. On travaille à briser les solitudes. Il faut sortir les ados et les jeunes adultes de leur sous-sol, les amener vers des places de rencontre en milieu urbain. Il faut sortir les personnes âgées de leur isolement. Pour ça, il faut créer et multiplier les lieux de rencontre à Québec.

Qu’est-ce que Québec amène à un jeune?

Qu’est-ce qui manque à Québec qu’on aurait dans une grosse ville? Un club de hockey? Mais ça, on s’en occupe! [rires] Je dis toujours que ça ne sent pas assez les épices à Québec. Il manque le multiculturalisme et ses retombées. Je pense qu’une ville doit avoir ça.

Autrement, quelle ville dans le monde, de la même grandeur que Québec, est aussi sécuritaire? J’essaie d’en trouver et je ne vois pas. Même pas en Scandinavie, ça brasse là aussi. Le succès de Québec est basé sur le fait qu’on est des gens pacifiques. Le vivre ensemble est bon. Les gens ne le réalisent pas souvent parce que plusieurs n’ont pas beaucoup voyagé. Mais je travaille beaucoup là-dessus.

Avez-vous un souhait pour Québec?

Pour une meilleure ville? Là, on va entrer dans les gros débats… [silence] Mais on a entrepris une grande réflexion sur l’avenir de Québec. Conserver la sécurité, réfléchir à son urbanisme pour mieux vivre ensemble.

Pendant la séance photo, Régis Labeaume, bon joueur, se plie à nos demandes stylistiques («Voulez-vous qu’on déplace la plante? Je ferme mon veston ou pas? J’peux-tu mettre ma main dans ma poche? Je le fais tout le temps!»). Une fois la prise de vue terminée, on entend le brouhaha derrière la porte. Le maire nous y reconduit poliment, en souriant. «Quand les papiers s’accumulent de même sur mon bureau, c’est signe que je dois travailler!»

Fête de l’espoir

C’est parce que la cause des jeunes lui tient particulièrement à cœur que Régis Labeaume a revêtu le smoking, pour une 5e édition, au Bal du maire de Québec le 4 décembre dernier. Sous le thème de Versailles, la communauté d’affaires locale, incluant le magazine 16.08, s'est réunie au Fairmont Le Château Frontenac lors d’une soirée festive. Cet événement a permis d'amasser 335000$ pour la Fondation Québec Jeunes, de quoi soutenir des milliers d’adolescents en difficulté de la région.

Par Anne-Marie Boissonnault et Caroline Décoste
Photo : Catherine Côté

(Cette entrevue avec le maire de Québec est parue dans le magazine 16.08 hiver 2015 en page 44-49)

 

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